Le rêve et la renaissance


« L’œil voit les choses de façon plus certaine dans les rêves qu’il ne les voit par l’imagination durant la veille. » Léonard de Vinci


Qu’allez-vous trouver dans cet article ?

  • Vous allez comprendre en quoi la perception du rêve était différente à la Renaissance, par rapport à ce qu’elle est aujourd’hui.
  • Vous le découvrirez à partir de tableaux des maîtres de l’époque.
  • Nous avons choisi la peinture car, de toutes les disciplines artistiques de l’époque, elle est la plus à même de représenter le rêve.
  • Vous verrez comment les peintres ont représenté le rêve, en lien avec l’idée que l’on s’en faisait à l’époque.
  • Vous verrez également des représentations des rêves de peintres illustres de la Renaissance.
  • Deux facettes d’un même sujet, pour mieux comprendre en quoi la représentation du rêve était liée au contexte sociologique et religieux de l’époque.

Introduction

Je ne sais pas comment vous percevez cette époque mais nous, on a volontairement axé notre réflexion sur les changements en matière d’art que cette période représente.

Pourquoi ? Parce que c’est à travers l’art que l’on approche le mieux les rêves de ceux qui ne sont plus là pour les raconter. Les moyens de diffusion n’étaient pas ceux d’aujourd’hui, et seuls les personnages importants y avaient accès. Ainsi, les témoignages de rêves sont rares, hormis ceux que les artistes ou les penseurs ont pu raconter dans leurs écrits ou les commentaires de leurs œuvres.

En janvier 2014, j’ai vu une très belle exposition intitulée « La Renaissance et le rêve » au Musée du Luxembourg. Elle m’a énormément inspirée et j’ai voulu m’appuyer sur certains de ses grands axes pour vous parler du sujet. Vous l’avez peut-être vue, auquel cas, vous retrouverez dans cet article des idées familières, ou pas… chacun perçoit la réalité au prisme de son expérience !

Pour éviter tout débat concernant les dates de la Renaissance, nous nous basons sur l’article Wikipédia qui traite du sujet : elle commencerait en 1450 avec l’invention de l’imprimerie par Gutenberg et se terminerait, en France en tout cas, en 1610, avec la mort d’Henri IV.

Selon l’historien René Rémond, la Renaissance s’est caractérisée par :

  • l’apparition de nouveaux modes de diffusion de l’information,
  • la lecture scientifique des textes fondamentaux,
  • la remise à l’honneur de la culture antique (littérature, arts, techniques),
  • le renouveau des échanges commerciaux,
  • les changements de représentation du monde.

Ce qui est très important au regard des rêves est la rupture avec le Moyen Age en ce qui concerne l’Art et la Littérature, en tant que reflet de la pensée et du mode de vie de l’époque.

 

La représentation des rêves par les artistes – Les peintres du sud de l’Europe

Elle n’avait rien à voir avec notre conception moderne du rêve. Toutefois, l’intérêt pour le sujet est visible à travers les représentations qu’en ont faites de nombreux artistes, notamment ceux de la Renaissance italienne, comme Michael Ange, Raphaël, Léonard de Vinci, etc.

Ils s’inspirent de la mythologie et représentent des thèmes religieux sur la base de commandes de l’Eglise, de riches bourgeois ou de nobles qui veulent décorer leurs somptueuses demeures. Ils n’étaient pas complètement libres de leur représentations, il fallait rester dans la doctrine de l’Eglise pour ne pas encourir l’excommunication, ni celle de leurs commanditaires ! Cela aurait signé leur arrêt de mort sociale et professionnelle !

Avec les débuts de l’Humanisme au XVIème siècle, on commence à s’intéresser à l’individu en tant que tel, par conséquent à ses rêves. Alors qu’au Moyen-âge, les rêves des individus n’étaient jamais représentés. «Cela aurait été perçu comme trop intime, trop présomptueux», dit Yves Hersant, professeur à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

Et oui, nos petits égos chéris n’avaient pas l’importance qu’ils ont aujourd’hui !

A la Renaissance, le rêve ne nous met pas en communication avec notre inconscient, comme auraient pu le dire S. Freud ou CG. Jung, mais avec le divin… Un parallèle à méditer de nos jours !

Ainsi, de nombreux tableaux représentent des scènes ayant un rapport avec la religion, tout en mettant en scène des personnages endormis, figurant le rêve. C’était une représentation du rêve très fréquente. En effet, le sommeil vécu et compris comme l’abandon du corps, permettait au rêve en tant que moyen de se soustraire à la réalité matérielle, de se manifester.

 

Le songe de Ste Catherine
Le songe de sainte Catherine d’Alexandrie, de Ludovico Carracci (1600-1601) (© Courtesy National Gallery of Art, Washington)

Selon La légende dorée, un recueil du XIIIe siècle qui raconte la vie d’un groupe de saints, Catherine d’Alexandrie eut dans son sommeil, une vision dans laquelle elle contractait un mariage mystique avec le Christ.

« … La nuit suivante, la Mère de Dieu lui apparut avec son Fils, mais Celui-ci se détourna de Catherine, disant  qu’elle n’était, ni belle, ni intelligente, ni de noble condition, car non régénérée par le baptême.
Catherine se convertit alors au christianisme et reçut le baptême. Dans une nouvelle vision, le Christ lui apparut, la regarda avec tendresse et lui donna un anneau, symbole de leur mariage mystique. »

Le rêve n’avait pas de sens caché mais, était perçu comme une source d’inspiration, un processus créatif.

En effet, le rêve se produit pendant le sommeil. Ce dernier est vu comme une « vacance de l’âme », permet à celle-ci de se détacher du corps et accéder à l’inspiration.

Si la Renaissance a marqué une rupture avec le Moyen-âge dans bien des domaines, le recours médiéval à l’allégorie et au symbole s’est poursuivi, dans les représentations picturales notamment.

En témoignent les deux tableaux qui suivent :

Le songe de la jeune fille
Lorenzo Lotta (environ 1505) intitulé Le songe de la jeune fille, ou Allégorie de la Chasteté (© Courtesy National Gallery of Art, Washington)

 

 

Le songe du chevalier
Le Songe du chevalier, Raphaël (vers 1503/1504)

Le Songe du chevalier est actuellement conservé à la National Gallery de Londres

Les symboles abondent dans ce tableau… Pour commencer, le laurier sous lequel le jeune chevalier est endormi. Le laurier avait symboliquement pour vertu de faire se réaliser les rêves.

Le livre et la fleur représentent intellect/connaissance et émotions (vie de l’esprit) et l’épée symbolise l’action.

Ici l’allégorie évoquée est celle de l’équilibre entre Virtus et Volupta, entre vie contemplative et vie active.

On y trouve les prémisses des concepts élaborés par CG. Jung : animus (vie active), anima (vie contemplative) et inconscient de S. Freud, représenté par la scène elle-même où l’esprit du rêveur semble relié à ces deux femmes plus « élevées » (elles sont debout, au-dessus de lui) que lui et qui ne sont pas des figures religieuses en tant que telles.

Les facultés de la psyché semblent mise en scène dans ce tableau d’une incroyable modernité.

Nos rêves nous permettent aujourd’hui, grâce à leur interprétation , de mieux comprendre les impacts de notre passé sur notre présent pour mieux préparer notre futur.

Le peintre Francesco d’Antonio se retournerait dans sa tombe s’il lisait ça !

Le songe de St Jérôme
Le songe de saint Jérôme, de Francesco d’Antonio (vers 1430), (© RMN-Grand Palais/René-Gabriel Ojéda)

En effet, les rêves à la Renaissance avaient une dimension prophétique, et l’on s’en servait plutôt pour anticiper un futur angoissant.

Ces représentations du rêve en disent long sur l’importance de la religion au XVIe siècle, mais elles traduisent aussi les angoisses qui le caractérisent. On retrouve souvent des personnages effrayants, notamment des femmes très laides ou des sorcières, représentant les peurs associées au féminin notamment.

La représentation iconographique du thème de la chasse aux sorcières est uniforme du XIVe siècle au XVIe siècle. Les peintres décrivent ce qui est admis comme factuel par les autorités religieuses mais ne laissent pas transparaître une prise de position.

En Europe, ce mouvement débute dans les années 1430 et connaît son apogée des années 1560-1580, jusqu’à sa remise en cause progressive par le christianisme, puis par la culture scientifique et technologique.

Albrecht Dürer est le premier à peindre des sorcières, il réalise deux tableaux : Quatre sorcières en 1497 et La sorcière

Les trois sorcières

en 1500. Il s’est inspiré de l’ouvrage de Ulrich Molitor : Le Maleus Maleficarium.

 

A droite, la 2ème illustration figurant sur ce livre : trois sorcières sous forme d’animaux se rendant au sabbat sur une fourche après avoir causé une tempête…

Mais si la sorcellerie s’immisce dans les rêves de l’époque, c’est aussi parce qu’elle suscite de grands débats entre théologiens et médecins. Les uns préconisent de les brûler, les médecins, quant à eux, disent qu’elles ne font que rêver les actes qu’on leur prête. Il faut les soigner…

 

Les rêves des artistes – Les peintres du nord de l’Europe

Le nord de l’Europe a vu naître les mouvements religieux tels que le Calvinisme, le Protestantisme, remettant en cause le dogme Catholique classique.
Cela s’est ressenti à travers les arts également, où la pression de l’Eglise est forte mais prend une autre forme. Ce n’est plus tant à travers la représentation des thèmes religieux que la soumission se fait mais à travers un mode de pensée intégré. Chacun est libre de la forme que prend l’expression de sa foi mais elle doit être conforme à la morale chrétienne. Cela préfigure l’émergence d’une individualité plus forte car cela rend l’Homme plus responsable de ses comportements (point d’Indulgences ni d’absolution !). En effet, il doit avoir intégré la Loi divine. Mais cela le laisse beaucoup plus seul avec ses démons, seul avec sa conscience…

Nous avons choisi Jérôme Bosch dont l’œuvre exprime les obsessions, pour illustrer cela. Obsessions déclinées sur des thèmes religieux, où la culpabilité revêt une telle puissance que le châtiment est terrifiant !

La chute des damnés
La chute des damnés, Jérôme Bosch (1505-1510) (© 2013. Photo Scala, Florence – courtesy of the Ministero Beni et Att. Culturali)

On peut facilement l’imaginer plus en contact avec ses démons qu’avec le Divin !

Dans la biographie qu’Alexandra Strauss a faite de Jérôme Bosch, inspirée des écrits de sa femme, voici un extrait d’un dialogue entre lui et sa femme (au passage, je vous recommande fortement ce livre passionnant !) :

« N’êtes-vous pas tenté, demandais-je à Jérôme, d’aller respirer l’air des cours italiennes ? Il s’y fait, s’y dit et s’y peint des choses inimaginables. N’êtes-vous pas tenté par l’inimaginable ?

Pour toute réponse, Jérôme grommela que non : l’inimaginable faisait partie de son quotidien, ce qui était en soi suffisamment pénible à supporter. »

La vision de Tondal
La Vision de Tondal, Ecole de Heronymus Bosch (1520-1530) (© Museo Làzaro Galdiano, Madrid )

Tondal, un chevalier imaginé par le moine irlandais Marcus de Cashel au XIIe siècle, est assoupi dans un coin du tableau. Il va gagner son salut en rêvant des châtiments réservés aux perfides et de la béatitude accordée aux bienheureux. Au centre, une tête infernale représente le péché. Dans ses oreilles poussent des arbres, au bord de ses yeux courent des rats et de ses narines un souffle maléfique se déverse dans une cuve où sont plongés les damnés. Plus loin, un malheureux est embroché par un monstre et un buveur gît, décapité. Cela ressemble étrangement aux représentations des enfers Bouddhiques mais c’est un autre sujet…

Voilà l’enfer auquel on était promis si l’on avait mal agi et pour Jérôme Bosch, le tourment était perpétuel. Il s’agit autant de représenter ses visions que ses cauchemars. Ils se confondent dans un quotidien de lutte permanente pour rester en équilibre…

Dans un tout autre style, Albrecht Dürer représente lui aussi, ses propres rêves. En 1525, il a 54 ans. Il semble être aux prises de l’angoisse du déclin, physique, financier, social, dans un monde en pleine transformation, où l’avenir est très incertain, un monde miné et enrichi à la fois par la fin des certitudes d’avant…

Il fait ce rêve qu’il représente à l’aquarelle parce que cette technique rend mieux l’atmosphère onirique :

Albrecht Dürer

Il écrit ceci :

« En l’an 1525, dans la nuit du mercredi au jeudi faisant suite au dimanche de la Pentecôte, je vis, pendant mon sommeil, cette image d’un grand nombre de colonnes d’eau tombant du ciel, certaines plus éloignées, d’autres plus proches, mais toutes venant de si haut que les eaux semblaient couler lentement. La première toucha terre à environ 6 kilomètres de moi avec une force terrifiante, un bruit et une clameur formidables, noyant tout le pays. Je me réveillai tellement effrayé que tout mon corps tremblait et, pendant un long moment, je ne pus reprendre mon calme. Aussi, quand je me levai, je peignis ici ce que j’avais vu. – Dieu fait bien ce qu’il fait ! »

Avec ce rêve, les prémisses d’une représentation plus intime et personnelle des rêves se présentent.

 

Pour conclure…

Comme vous avez pu le constater, le rêve n’a pas toujours été perçu comme il l’est aujourd’hui. La perception du rêve par l’Homme a varié selon les époques et il semble qu’elle soit corrélée à l’importance accordée à l’individu.

Les priorités humaines n’ont pas toujours été individuelles. Il s’est d’abord agit de se protéger contre les éléments naturels, puis contre les autres groupes d’humains pour consolider cette protection et assurer l’expansion du groupe. La place de l’individu ne pouvait être que celle, comme dans le colonies de fourmis, du bon soldat qui participe à l’œuvre commune. Même si c’est toujours le cas aujourd’hui, la place faite à l’individu est beaucoup plus importante, car on s’est rendu compte que son épanouissement pouvait aider à pérenniser la position dominante du groupe. Bien que cela ne soit pas la seule raison, loin s’en faut, mais c’est un autre sujet !

La particularité de la perception du rêve à la Renaissance, est qu’elle laisse transparaître les prémisses de qu’il est aujourd’hui, à travers notamment le tableau de Raphaël, Le songe du cavalier. Paradoxalement, il s’agit d’un des tableaux de l’époque le plus relié au Moyen-âge de part la place qui est faite à l’allégorie et au symbole. A mon sens, ce n’est pas si paradoxal que cela. Nous le verrons dans un prochain article sur la perception du rêve au Moyen-âge. A suivre donc…

Et, si cet article vous a plu, écrivez-nous, nous en écrirons d’autres sur les rêves et leur interprétation dans d’autres périodes de l’histoire.

 

 

Références :

Le songe de sainte Catherine d’Alexandrie, de Ludovico Carracci (1600-1601) (© Courtesy National Gallery of Art, Washington)

Le songe de la jeune fille, ou Allégorie de la Chasteté (© Courtesy National Gallery of Art, Washington)

Le songe de saint Jérôme, de Francesco d’Antonio (vers 1430), (© RMN-Grand Palais/René-Gabriel Ojéda)

Le Maleus Maleficarium, Ulrich Molitor (1488)

La chute des damnés, Jérôme Bosch (1505-1510) (© 2013. Photo Scala, Florence – courtesy of the Ministero Beni et Att. Culturali)

Les démons de Jérôme Bosch, Alexandra Strauss (Gallimard, coll. Folio, 2009)

La Vision de Tondal, Ecole de Heronymus Bosch (1520-1530) (© Museo Làzaro Galdiano, Madrid )

Le Rêve d’Albrecht Dürer (1525)

 

Liens :

http://www.1oeuvre-1histoire.com/sainte-catherine-alexandrie.html

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